La neige tombait depuis plusieurs heures déjà, dense, continue. Les routes disparaissaient, englouties sous l’épais manteau blanc, les arbres se chargeaient lentement de parures blanches scintillantes, et le paysage devenait silencieux. C’est à ce moment précis que j’ai compris…
L’hiver canadien : un environnement anticipé, pas subi
En France, un épisode comme celui-ci aurait probablement ralenti, voire stoppé net beaucoup de choses. Ici, rien ne s’arrêtait. Les routes restaient praticables laissant le flot des véhicules circuler, dans un long cortège, précédé par le balai des déneigeuses occupant la route en première ligne. Les activités et les écoles fonctionnaient. Pas parce que les conditions étaient faciles, mais parce que tout était prêt et bien rôdé. Très tôt, j’ai compris que l’hiver, au Canada, n’était pas un imprévu, c’était devenu une certitude. Et c’est cette certitude qui change tout. Les équipements sont adaptés, les véhicules aussi, les infrastructures sont pensées pour absorber les flux de neige et les températures négatives extrêmes.
Même les comportements suivent cette logique. On anticipe, on respecte les protocoles devenus des habitudes, on ne se précipite pas, on ralentit. Bref, on vit avec l’hiver.
L’erreur : optimiser sans anticiper
Et c’est là que le décalage apparaît. En France, dans beaucoup d’entreprises, le moindre changement, le moindre état de crise, sont encore perçus comme des événements exceptionnels. Quelque chose qui arrive… de temps en temps. Alors on optimise, on fluidifie, on accélère, on réduit les marges de sécurité parce que tout fonctionne. On va jusqu’à l’oubli, le déni de ces possibilités chimériques. « Ce ne serait vraiment pas de chance que ça tombe sur nous! », « Aucun risque que ça nous arrive! » Jusqu’au moment où ça arrive, et là : c’est la catastrophe! Une rupture d’approvisionnement, une tension énergétique, une cyberattaque, une crise financière, une guerre… un changement brutal de contexte. Et soudain…tout ralentit, d’abord, puis se bloque, créant un chaos logistique, une incompréhension face à l’impensable et l’angoisse, comme un enfant pris en faute…hélas, souvent, trop tard.
Pourquoi les entreprises ne sont pas prêtes à absorber la crise?
On pourrait dire que les entreprises sont mal gérées et jeter l’opprobre sur des responsables potentiels où des consultants, mais il y a une raison bien plus simple sans avoir besoin de trouver de coupable : les entreprises, micro, TPE et PME, ne sont bien souvent pas préparées à fonctionner autrement. Que ce soient celles qui se sentent trop jeunes ou trop petites pour subir ce genre de problèmes et n’ont pas établi de matrice de risques ni de de plan de continuité d’activité réaliste, ou les entreprises plus installées qui ont toujours navigué au plus juste, en conservant leurs habitudes des années, voire des siècles sans prendre le temps de revoir leurs protocoles, les évolutions nécessaires à mettre en place rapidement pour se prémunir des dangers éventuels qui eux aussi évoluent. En témoignent les affaires de plus en plus récurrentes de cyberattaques diffusaient aux infos chaque semaine. Et je parle de la France, parce que j’ai pu l’observer ici, mais il y a d’autres pays dans le même contexte.
Ce que font différemment les organisations résilientes
Au Canada, j’ai découvert une autre façon d’aborder les choses, plus simplement et avec une mise en action rapide et accessible. Dans les Laurentides, au coeur de kilomètres de forêts et de lacs se trouvent des pourvoiries (sortes de gîtes équipés),des stations de ski à flanc de collines et de montagnes enneigées, des exploitations de sirop d’érables, de bois, d’agroalimentaire et de cabanes à sucre… cela ressemble à un conte de Noël et pourtant tout a été pensé pour endurer les conditions difficiles. Les saisons structurent l’activité. L’hiver n’est pas un frein : c’est un cadre de vie. Les entreprises s’y préparent toute l’année. Les équipements sont anticipés et les équipes formées. Les usages sont adaptés. Et surtout…le risque est intégré.
Même au coeur du tourisme, dans le secteur des activités d’hiver, comme la motoneige ou les traîneaux à chiens, rien n’est laissé au hasard. Les pistes sont distinctes. Les règles sont claires et les accompagnements présents. L’hiver on privilégie ces moyens de transports y compris au coeur de la ville de Québec pour éviter de patiner sur la neige verglacée en voiture.
Pourtant, un accident peut arriver. Je l’ai vécu. Ce jour-là, l’émotion a traversé tout le groupe. Mais personne n’a été surpris. Parce que chacun sait que dans cet environnement combinant nature, humains et machines, le risque fait partie du réel. Et tout a été géré sur place sans anxiété ni stress, bien équipés et guidés, continuant notre chemin, et profitant même d’une balade nocturne imprévue sous les flocons de neige. C’est exactement ce qui manque aujourd’hui dans beaucoup d’organisations.
On a tendance à se rassurer en se cachant derrière les derniers outils à la mode, les CV aux compétences extensibles issues d’écoles onéreuses dont la date de péremption des apprentissages n’excède pas 2 ans (surtout dans les nouvelles technologies). On se réfugie dans la partie la moins courageuse de notre culture qui accepte : que l’incertitude n’est plus exceptionnelle, que les perturbations vont se poursuivre et nous les subir, et que l’objectif n’est plus d’éviter mais de s’adapter au mieux, résignés, avec un discours fataliste.
Les grandes organisations internationales le constatent depuis plusieurs années. Les chaînes d’approvisionnement mondiales sont devenues plus fragiles. Les tensions énergétiques plus fréquentes. Les crises plus rapprochées. Nous ne sommes plus dans le théorique mais dans les faits. Et pourtant, sur le terrain,beaucoup continuent à fonctionner comme avant, avec des organisations optimisées pour la performance…mais pas pour la résistance.
Être prêt sans tout changer : une autre approche de la transformation
Et c’est là que le parallèle avec l’hiver canadien devient évident. On ne demande pas à une entreprise d’être parfaite. On lui demande d’être capable de continuer à fonctionner quand les conditions se dégradent, sans paniquer, au ralentis, sans tout arrêter et sans avoir besoin de tout remettre en question. Simplement…en étant prête. Et être prêt ne veut pas dire tout changer, mais regarder autrement, anticiper différemment, organiser avec plus de lucidité.
Au fond, quand on y réfléchit bien, le vrai risque aujourd’hui n’est pas la crise mais la façon dont on y réagit!
Dans les entreprises que j’ accompagne, ce moment est souvent délicat. Il faut évoluer rapidement sans casser le fragile équilibre actuel. Aider à l’adaptation sans exclure celles et ceux en difficulté. Faire évoluer les mentalités en même temps que les pratiques. Créer des ponts entre les expériences et les procédés pour confirmer les bénéfices des nouvelles approches. Associer les plus expérimentés et ceux qui arrivent avec un regard différent, leur permettant ainsi d’évoluer dans des environnements, où chacun se sente à sa place.
Ce que ce voyage au Canada m’a appris, ce n’est pas affronter, une crise, le jour J, mais accepter en amont, que si certaines conditions ne dépendent pas de nous, notre capacité à y répondre dans les meilleures conditions peut être préparée. Et c’est peut-être ça, finalement, la vraie différence.
L’hiver, là-bas, ne surprend plus personne alors que les crises, en entreprise, nous surprennent encore trop. Et pourtant…les deux font désormais partie du paysage.





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