Canada, Skidoo, Alexandra Bitrin

Première fois en motoneige : la liberté, le lac gelé, et les étoiles

Il y a des « premières fois » qui vous rendent nerveux pour de bonnes raisons, et celle-là en faisait partie. Un road trip d’une journée en motoneige, dans les Laurentides, avec un guide, moi qui n’avais jamais touché un guidon de moto de ma vie! L’excitation de découvrir cette façon de voyager hors du commun l’a emporté sur la peur, mais disons que j’ai suivi les consignes du guide à la lettre. Enfin… au début!

Je suis partie prudente, presque trop appliquée : gestes mesurés, yeux rivés sur le sentier. La route n’avait rien d’une ligne droite tranquille, des lacets serrés à flanc de montagne, des virages de plus en plus secs, qui m’obligeaient à délaisser mon esprit balade découverte pour me concentrer uniquement sur mes gestes et l’anticipation du terrain. Puis, d’un coup, la montagne a laissé place à une étendue immense et blanche : un lac gelé, à perte de vue! C’était sublime! Le ciel chargé de ses nuages cotonneux saupoudrait, comme du sucre glace, de la neige sur ce cadre digne d’un roman de Noël. Là, on a enfin pu mettre les gaz. Une pointe à 70 km/h sur cette patinoire géante, entourée d’une forêt de pins enneigés, le genre de spectacle qui vous grise et vous fait oublier le froid.

On a traversé quelques villages, croisé des traîneaux à chiens sur leurs voies réservées, avant de s’arrêter déjeuner dans une pourvoirie où trônaient des têtes de cerfs empaillées. La parisienne en moi en a eu un petit coup au cœur. Mais l’explication sur la régulation de la faune et le besoin de nourrir les populations locales avaient du sens, même si ça reste un choc culturel pour qui n’est pas chasseur ou vient de la ville.

Après plus de cinq heures de route, la prudence extrême du début avait laissé place à une vraie aisance. Je m’amusais franchement dans les lacets qui redescendaient vers le lac gelé. Et c’est précisément là… à mi-chemin du retour, qu’un virage pris un peu large m’a fait prendre conscience du ravin en contrebas et des risques que je frôlais. Le skidoo s’est levé sur le côté, j’ai pris peur, en une seconde j’ai braqué à fond. Hélas, la manœuvre devait être trop brusque et… patatra. Me voilà étalée en ange des neiges, dans la poudreuse épaisse et moelleuse, après un petit salto au-dessus de l’engin qui, lui, n’a pas une égratignure (au prix de la caution il valait mieux! Mais c’est un autre sujet). J’espérais depuis la préparation du voyage, avoir la chance de voir une aurore boréale… et bien j’ai vu 36 étoiles !
Rien de cassé en apparence, juste le temps de reprendre mes esprits avant de vouloir repartir. Sauf que… malgré mon esprit qui me confirmait que tout allait bien, mon corps se refusait à repartir. Impossible de refermer les doigts de ma main gauche sur le guidon. Une douleur aigüe venue soudainement de nulle part dans tout le bras. On a vérifié, tout semblait en place, mais la conduite, elle, n’était plus possible. Direction l’arrière de la motoneige d’un ami pour finir la route en passagère.

Dans notre malheur, notre petit groupe a eu l’opportunité de rentrer de nuit, ce qui n’était au départ pas prévu. Et bien je peux vous assurer que nous en avons tous gardé un souvenir époustouflant, dans le bruit des moteurs et sous une neige à gros flocons, absolument magique. Et personnellement j’ai apprécié le siège chauffant passager sans lequel le froid et le contre coup du choc m’auraient mise KO. Incapable de me tenir aux poignées des 2 mains, je serrais les genoux de part et d’autre de l’engin et me cramponnais d’une main à chaque saut qu’exerçait la moto-neige passant sur les bosses du terrain accidenté mal surfacé, ainsi que dans les virages pour éviter de tomber de la moto neige. Mon chauffeur m’avait donné pour consigne de lui tapoter l’épaule en cas de problème mais malgré la douleur et la crainte de tomber en route, il n’avait pas pensé que n’ayant plus qu’un bras valide l’autre me tenait fermement arrimée à la selle sans possibilité de lâcher prise sans risque. Je crois que c’est en me voyant descendre à l’arrivée, plus blanche que la neige, qu’il a pris la mesure de ce que j’ avais enduré.

Je saurais, quinze jours plus tard, que mon épaule était cassée (arrachement de l’os de l’humérus, muscles et tendons abîmés). Mais ce jour-là, et encore aujourd’hui, ce que je garde en mémoire, ce sont bien d’autres sensations qui me portent encore à cette heure : une liberté retrouvée, une page blanche à écrire, une aventure incroyable partagée avec mes amis et cette nuit de neige comme une image que rien n’a effacée.

Cette histoire de confiance qui grandit un peu trop vite nous incitant à ignorer le risque en pleine ascension, j’y ai repensé bien plus tard dans un contexte professionnel, cette fois. Mais ça, c’est vous pourrez le lire dans Regards Croisés.
 

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